Le positionnement : le fondement de toute identité visuelle

Une image juste commence par savoir ce qu'on est vraiment. La plupart des projets d'identité démarrent par la forme. On cherche un logo, on choisit des couleurs, on regarde ce que font les concurrents. On crée avant d'avoir décidé.
Philip Kotler et Kevin Keller définissent le positionnement comme l'acte de concevoir l'offre et l'image d'une entreprise pour qu'elle occupe une place distincte dans l'esprit de ses cibles. Ce n'est pas un exercice esthétique. C'est une décision stratégique. Et selon Jean-Noël Kapferer, c'est cette décision qui nourrit l'identité de marque et non l'inverse. Sans elle, l'identité visuelle peut être esthétiquement réussie. Elle reste inopérante, parce qu'elle n'exprime rien de précis.
Le positionnement est le socle qu'il faut construire en premier.

Quand le positionnement n'existe pas

Quand une entreprise n'a pas de positionnement clair, les décisions visuelles deviennent arbitraires. On choisit une typographie parce qu'elle est dans l'air du temps. On adopte une couleur parce qu'elle plaît en réunion. On s'inspire de références qui font rêver, sans se demander si elles sont justes pour ce qu'on est.

Al Ries et Jack Trout le formulaient déjà clairement en 1969 : dans un marché saturé, la seule marque qui occupe une place distincte dans l'esprit du client est celle qui a décidé quelle place elle voulait occuper. Pas celle qui a le plus beau logo.

Quand le positionnement a changé sans que l'image suive

C'est la situation la plus répandue, et souvent la plus difficile à identifier de l'intérieur.

Une entreprise se lance avec une offre, une cible, une image cohérente avec ce qu'elle est à ce moment-là. Le temps passe. Elle grandit, monte en gamme, change de marché. Ce n'est pas un échec. C'est une évolution normale. Mais son image, elle, n'a pas bougé.

Jean-Noël Kapferer identifie cet écart entre l'identité émise et l'identité perçue comme l'une des tensions les plus courantes dans la gestion d'une marque. Une entreprise dont le niveau d'exigence a progressé mais dont l'image reste celle de ses débuts porte un signal contradictoire. Ses interlocuteurs le perçoivent, souvent sans pouvoir le formuler.

Le bon moment pour traiter ce décalage n'est pas quand il devient visible. C'est au moment où l'entreprise franchit un cap. Attendre coûte presque toujours plus cher qu'anticiper.

Les trois grandes natures de positionnement

Tous les positionnements ne se construisent pas de la même façon. Il n'existe pas de recette visuelle attachée à un type d'entreprise. Il existe des choix cohérents ou incohérents avec ce qu'une entreprise a décidé d'être.

La marque produit

Elle s'adresse à un consommateur final dont la décision d'achat est souvent directe. Le positionnement peut porter sur la performance, l'origine, les valeurs, ou le rapport à un style de vie. Patagonia a construit son positionnement sur l'activisme environnemental : une identité sobre, presque militante, qui efface la marque au profit des valeurs. The North Face s'est positionné sur l'aspiration et l'appartenance : une identité sociale, urbaine dans l'esprit, dont le logo est devenu un signe de reconnaissance. Même secteur, deux territoires opposés, deux expressions visuelles radicalement différentes. Chacune est juste pour ce qu'elle a décidé d'être.

Les deux images montrent des personnes en montagne. Pourtant elles ne disent pas la même chose. Chez Patagonia, la nature est au centre. Les vêtements disparaissent. Ce sont les valeurs qui parlent. Chez The North Face, c'est la marque qui est visible, les gens qui sourient, le groupe qui s'affiche. Ce n'est pas un hasard. C'est la traduction directe de deux positionnements opposés.

La marque de service

Elle s'adresse à un client qui achète une expertise, une relation, une promesse de résultat. Berry et Parasuraman ont montré que la confiance est le levier central du marketing de service, précisément parce que le service est intangible. Mais la confiance peut prendre des formes très différentes selon ce que le positionnement demande. Klarna a choisi une identité audacieuse, des tons pastel inhabituels dans le secteur financier, pour rendre la finance moins intimidante auprès d'une cible jeune. Revolut a fait le choix inverse : une identité sombre, technologique, qui dit immédiatement rupture avec la banque traditionnelle. Ces marques inspirent la confiance autrement, parce que leur expression visuelle est parfaitement alignée avec ce qu'elles ont décidé d'être.

Même secteur, deux positionnements distincts. L'identité visuelle ne suit pas les codes de la catégorie. Elle suit ce que la marque a décidé d'être.

L'entreprise corporate ou institutionnelle

Elle s'adresse à des investisseurs, des partenaires, des parties prenantes multiples. Jean-Noël Kapferer distingue la marque corporate de la marque produit parce que ses enjeux sont différents : légitimité, vision, crédibilité dans le temps. Les formes que prend cette crédibilité varient selon le positionnement. Une entreprise tech peut choisir une expression dynamique. Une structure financière ou juridique choisira une expression rigoureuse, non pas parce que c'est la règle, mais parce que c'est ce que sa cible attend.

Ce que ces trois natures ont en commun : l'identité visuelle doit être la traduction d'un positionnement décidé, pas une adaptation des conventions du secteur. Suivre les codes visuels de son secteur sans les questionner, c'est ressembler à tout le monde sans dire quoi que ce soit de précis.

Comment le construire

Un positionnement se construit à partir de questions qui obligent à choisir. Qui est cette entreprise et pour qui travaille-t-elle vraiment ? Qu'est-ce qui la distingue ? Quel territoire veut-elle occuper dans cinq ans ? Qu'est-ce qu'elle n'est pas ?

Ces questions doivent être posées aux décisionnaires. Un positionnement défini sans eux reste un exercice formel qui ne servira jamais de filtre réel.

C'est aussi un travail qui demande des renoncements. Une marque qui veut être à la fois premium et accessible, à la fois innovante et rassurante n'a pas de positionnement. Elle a une liste de souhaits. Choisir ce qu'on est, c'est accepter de ne pas être tout pour tout le monde.

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Le positionnement ne bride pas la créativité, ll la libère

C'est le contresens le plus fréquent sur le sujet. Beaucoup perçoivent le positionnement comme une contrainte qui rétrécit le champ des possibles. C'est l'inverse.

Les recherches en psychologie de la créativité montrent que la contrainte concentre la créativité au lieu de la disperser. Sans direction claire, on produit beaucoup de pistes, mais aucune vraiment juste. Avec un cadre précis, la créativité trouve une direction et peut aller chercher quelque chose de distinctif.

Un positionnement vague produit des identités tièdes. Un positionnement assumé, qui ose occuper un territoire peu commun, produit des identités fortes. Les identités les plus mémorables sont souvent celles des marques qui ont rompu avec les codes de leur secteur. Pas par provocation. Parce que leur positionnement le demandait. La forme distinctive est la conséquence d'une décision stratégique assumée, pas un effet de style.

Le positionnement n'est pas un slogan. C'est un filtre. Et c'est ce filtre qui ouvre la suite : la traduction visuelle, qui transforme le positionnement en direction créative, et le système graphique, qui construit le cadre pour faire vivre cette direction dans le temps.

Anne-Sophie Chabeau, directrice de création indépendante.
J'accompagne les entreprises dans la construction de systèmes visuels cohérents, crédibles et durables.

Références

Références

Références

Jean-Noël Kapferer 
Professeur à HEC Paris, auteur de Les Marques, capital de l'entreprise. Une des références mondiales sur la gestion et l'identité de marque.

Philip Kotler et Kevin Keller
Auteurs de Marketing Management, manuel de référence en stratégie marketing. Kotler est considéré comme le père du marketing moderne.

Al Ries et Jack Trout
Stratèges américains, auteurs de Positioning: The Battle for Your Mind (1981). Ils ont théorisé le concept de positionnement tel qu'on l'utilise aujourd'hui.

Marty Neumeier
Designer et stratège américain, auteur de The Brand Gap. Il travaille à l'intersection du design et de la stratégie de marque.

Leonard Berry et A. Parasuraman
Chercheurs en marketing des services, auteurs du modèle SERVQUAL sur la qualité perçue et la confiance dans les services.